Édito du Canard Furax #6
Comme moi, comme environ un milliard de petits porteurs, vous aviez confiance dans le système financier aux mains de Trump, de Macron, et des oligarques comme Dario Amodei (PDG d’Anthropic-Claude). Mais, depuis la crise de 2008, depuis la dissolution-catastrophe, depuis la guerre en Iran, depuis les émeutes débridées de ce samedi 17 octobre, votre confiance dans ledit système n’est-elle pas ébranlée par ces chocs ? La mienne, si. Pour être précis, elle coule le long de l’iceberg de la dette.
Mais si vous pensiez, paniqué par les émeutiers, vider votre livret A pour profiter de l’IPO Anthropic à 2 000 milliards qui excite la planète entière — et qui surexcite son PDG Dario Amodei —, je vous conseille vivement d’y penser à nouveau. Comment ? En vous amusant. Le Canard précédent (#5) décryptait le grand pillage dont personne ne parle, celui de la finance mondiale ; celui-ci, le #6, démolit l’économie-Titanic des suzerains de l’IA avant qu’elle ne vous engloutisse. Et le prochain (#7) s’attaquera au naufrage de la France de Macron : comment diable une étrange nuée de mouches pourrait, elle, se rebeller, poussant les institutions de pouvoir à péter les plombs ?
Pour vous parler comme un animal canardesque, et puisque je prends ma plume d’auteur satirique pour guerroyer avec ce pavé dans la mare de la finance, ma confiance dans ledit système et ses dirigeants est, très exactement, au fond de mes toilettes sèches. Comme j’ai l’esprit moyenâgeux, je démolis aujourd’hui l’économie-Titanic des suzerains de l’IA que Macron et sa prof Brigitte aiment tant. Car ce Dario-roi-du-monde rend dingue la finance mondiale; au point que, si je fais l’effort de me mettre à sa place, je suis pris dans un tsunami d’émotions délirantes qui oscillent entre l’extase et l’agonie. Pas facile de trouver le sommeil dans ces conditions, je cauchemarde ; mais pour vous distraire aujourd’hui avec ce décryptage économique sérieux, votre Canard préféré ne manque pas d’ambition, il est prêt à tous les sacrifices.
Pavé dans la mare d’une finance braqueuse
Reprenons l’économie pour les nuls, version Canard. Dans le numéro précédent, je vous ai offert le décryptage d’un postulat fort qui va transformer la planète finance dans la prochaine décennie : celui du Grand Retournement à venir. Si vous débarquez, tout est dans le Canard #5, lisible ici :
IPO d’Anthropic : extase et agonie
Dans la tête de Dario
Mettons-nous donc, comme promis, dans la tête de Dario. Fermez les yeux. Vous êtes le Roi du monde.
Ce matin, ma présentation « confidentielle » aux investisseurs a tenu quelques minutes avant de fuiter sur tous les écrans de la planète — performance de discrétion dont je suis, modestement, très fier. Et quels chiffres ! 16,8 milliards de dollars sur le trimestre, presque quatre fois tout mon chiffre de l’an dernier. Un taux de rétention de 900 % : le client qui me donnait un dollar m’en donne aujourd’hui neuf, et il me remercie. Extase. On appelait cela, autrefois, une addiction ; mes analystes ont trouvé le mot juste — « la demande est en hausse ». Le toxicomane aussi connaît une demande en hausse ; nul n’avait encore songé à l’introduire en Bourse. Moi, si.
Et pourtant — agonie — on ose me parler de déception. Déception ! J’ai quadruplé mon chiffre, j’affiche près de 1 000 % de croissance annuelle, et parce qu’une fuite de juillet avait promis mieux, on m’enterre. On plaint le milliardaire qui n’a gagné que neuf fois sa mise. Qu’ils aillent au diable : un psaume console toujours.
Car moi, je ne lis pas un bilan, je lis un livre de prières. J’y apprends que je gagne 1,70 dollar pour chaque dollar brûlé en puissance de calcul — la puissance de calcul étant à mon Église ce que l’encens est à la messe : plus j’en consume, plus je suis sauvé. Mon directeur financier, grand prêtre de ma liturgie, l’a solennellement décrété : il existe un niveau de calcul que nous ne réduirons pas, même s’il faut pour cela cesser de servir nos clients. Admirez ma théologie : le fidèle paie, le temple grandit, et si d’aventure le temple ne peut plus l’accueillir, c’est au fidèle d’avoir tort d’exister. Ratio sacré : trois mesures d’entraînement pour une d’inférence. Autrefois, on appelait ça la dîme.
Extase encore : 85 % de marge brute en pleine guerre des prix, 44 % de mes revenus réengloutis dans le calcul. Opus 5.5, trois semaines d’âge, dévore déjà un tiers des jetons dépensés. Mon Dieu de silicium grandit plus vite que je ne peux le nourrir.
Puis, soudain, agonie. Je regarde Séoul : le KOSPI lâche 7,57 % dans la journée, 16,2 % dans le mois, et les valeurs technologiques « ouvriront en forte baisse » — jolie formule pour dire qu’elles se jetteront par la fenêtre dès la cloche. Mes propres analystes, le couteau dans une main et le tableur dans l’autre, débattent gravement pour savoir lequel de mes trimestres est « l’élément discordant » : le bon, l’exceptionnel ou le décevant. Question d’orfèvre. C’est demander à un homme en chute libre lequel de ses étages fut le plus réussi.
Mais je me rassure vite. Tout cela « porte ses fruits très rapidement ». Et si, par malheur, chaque dollar me rapportait un peu moins que le précédent ? Si mon Dieu, repu, devenait sous-linéaire ? Qu’à cela ne tienne : je convoque Keynes. Les besoins humains, enseigne-t-il, sont « insatiables ; car plus le niveau général est élevé, plus ils le sont encore ». Hallelujah. J’ai bâti une cathédrale de silicium pour prouver qu’aucun fidèle ne sera jamais rassasié, et je présente cette insatiabilité comme une bonne nouvelle pour mes actionnaires. Henry Ford, me souffle-t-on fièrement, n’employait personne pour concevoir des systèmes de navigation embarqués. C’est vrai : lui vendait des voitures. Moi, je vends le GPS d’une destination que personne n’a demandé à atteindre.
L’extase, donc, je la garde pour la présentation. L’agonie, je la renvoie discrètement à mon formulaire S-1, « lorsqu’il sera enfin rendu public ». Et le soir venu, quand je ferme enfin les yeux, je fais toujours le même cauchemar.
Mon cauchemar : l’iceberg de la dette
À la place de Dario, je ne peux pas m’empêcher de faire ce cauchemar glaçant. Le départ, ce 10 avril 1912, vers midi, était déjà une promesse de puissance. Mon économie-Titanic quitte Southampton pour son voyage triomphal vers la Bourse de New York. Le paquebot que je commande mesure 269 mètres de long. Il fait escale à Cherbourg le soir même, puis à Queenstown — aujourd’hui Cobh, en Irlande — le 11 avril. Lorsqu’il s’engage dans l’Atlantique, il emporte avec lui environ un milliard de petits porteurs : grandes fortunes, voyageurs ordinaires, émigrants plaçant leurs économies dans l’Amérique.
La course folle à l’IA : maintenir la vitesse malgré les icebergs
Sous mon commandement (dans la réalité, celui d’Edward Smith), le navire poursuit sa traversée à environ 22 nœuds, soit 41 km/h. Ma course folle à l’IA tient tout entière dans ce refus de ralentir malgré les signalements d’icebergs — notamment ceux d’un certain David Jamet, alias le Canard Furax, passager à bord, qui multiplie les avertissements le 14 avril. La nuit venue, la mer est exceptionnellement calme : aucune vague ne vient dessiner d’écume au pied des glaces, et leur repérage en devient presque impossible.
À 23 h 40, dans l’Atlantique Nord, au large de Terre-Neuve, un iceberg en forme de dette abyssale surgit devant l’étrave. La manœuvre d’évitement échoue : une masse gigantesque de dette glacée éventre le flanc tribord. Au moins cinq compartiments prennent l’eau ; le navire ne survivra pas à pareille inondation. Après minuit, les appels de détresse partent, l’évacuation commence. Les vingt embarcations de sauvetage ne peuvent accueillir tout le monde ; plusieurs quittent pourtant le bord à moitié vides. La proue s’enfonce, la poupe se soulève. À 2 h 20, après s’être brisé en deux, mon économie-Titanic disparaît — deux heures quarante après la collision — pour finir par 3 800 mètres de fond.
Et derrière l’iceberg, la vague
Mais dans mon cauchemar, le naufrage n’est que la première lame. Car tandis que mon paquebot sombre, j’aperçois à l’horizon ce que je redoute plus que la glace : la vague. Un mur d’eau que personne n’a vu monter, parce que personne ne regardait du bon côté.
Elle vient d’en bas. Pendant que je célébrais mes marges, une poignée de petits malins — des Michael Burry (l’auteur du Big Short de 2008, lisez mon résumé ici1) par milliers, cet essaim que je prenais pour du bruit de fond — ont fait le seul calcul que mes analystes refusaient de poser : ils ont parié contre moi. Contre le dieu. Ils ont vendu ma superintelligence à découvert comme on vend un paquebot insubmersible la veille du 14 avril. Chacun d’eux ne pesait rien ; ensemble, ils sont le tsunami.
Et le plus atroce, quand on est Dario, c’est que je leur ai moi-même tendu la planche de surf. À force de rendre mon modèle indispensable, je l’ai rendu copiable ; à force de cadenasser mon Dieu, j’ai appris à mille garages comment en forger un gratuit. La première lame coule l’institution ; la seconde, la vague des mouches, précipite le Grand Retournement. Double tranchant : on ne décapite pas un dieu qu’on peut télécharger.
Braquer les braqueurs: les Donald, les Dario, les Manu-tchao
Réveillons-nous. Qui ne ressent pas la défiance croissante que nos institutions nous inspirent ? Qui d’autre qu’une foule créative, que le système écrase, saura s’emparer d’une révolution technologique pour braquer les braqueurs ?
Pour l’instant, Dario, la main sur son portefeuille, fait encore des milliards en capturant la Valeur Intellectuelle du monde. Mais un nouvel essaim de mouches se met, lui, à créer SA valeur et à la démultiplier dans des proportions considérables — un phénomène inédit, capable d’attaquer comme un cyberpirate n’importe quelle forteresse numérique, quelle que soit sa puissance. Devinez quelle institution — politique, militaire, médiatique, culturelle — va demain manquer de farine intellectuelle ? Devinez pourquoi les puissants vont sombrer, en Bourse ou dans l’opinion, aussi sûrement que Donald Trump dans le détroit de Bab el-Mandeb ?
Bonus édition : le Goncourt se fait hara-kiri
Tiens, puisqu’on parle d’institutions qui coulent en chantant : le Goncourt. Voilà une académie qui prétend couronner le génie humain — la Valeur Intellectuelle à l’état pur — et qui le fait avec un chèque de dix euros. Dix. Que le lauréat, par tradition, n’encaisse même pas : on ne souille pas le génie avec de l’argent de poche. Le vrai magot, lui, se compte en centaines de milliers d’exemplaires, et il se décide à huis clos, au premier étage du restaurant Drouant, entre convives qui ont, comme par hasard, leurs petites entrées chez Gallimard, Grasset et Le Seuil. On appelle cela « le prix de la littérature française » ; les mauvaises langues disent « Galligrasseuil », et les mauvaises langues, pour une fois, savent compter.
Mais le plus beau hara-kiri est ailleurs. Cette même institution qui garde jalousement la farine du génie humain laisse, à l’étage d’en dessous, l’industrie du livre engraisser le moulin de l’IA qui la remplacera : on numérise les catalogues pour nourrir la machine à pondre des romans sans auteur. On décerne la Valeur le mardi et on la brade le mercredi. Le boulanger pyromane couronne son pain juste avant de mettre le feu à la boulangerie. Bon appétit, messieurs.
Affaire Thélison Aurélien — le résumé du Canard
Rappel des faits, pour qui débarque. Thélison Aurélien, finaliste du Goncourt, voit son roman écarté à la dernière minute : passé au « test Pangram » — ce détecteur censé renifler la prose d’une IA —, le livre aurait « sonné synthétique ». Verdict sans appel. Détail piquant : aucun des autres finalistes n’a subi le même examen. On a donc guillotiné un seul condamné, et on a appelé ça la justice littéraire.
Un seul juré a refusé de signer cette condamnation injustifiée. Son objection tient en une ligne de bon sens — on ne disqualifie pas un candidat au nom d’une épreuve qu’on a dispensé tous les autres de passer. Soit on soupçonne tout le monde, soit personne : un tribunal qui ne fouille qu’un seul accusé n’instruit pas un dossier, il désigne un coupable.
Et voilà l’incohérence de la maison étalée au grand jour : une académie incapable de dire si elle traque l’IA ou si elle la tolère, qui s’invente une police littéraire à géométrie variable — impitoyable avec un seul, aveugle avec les autres. Le génie humain, paraît-il, se mesure désormais au logiciel. Chez Drouant, on n’a pas recalé un livre : on a sabordé une règle. Et une règle opaque, en plus. Qui pourrait avoir demain confiance dans cette institution ? À vous de choisir.
Rendez-vous au prochain Canard et à son 2027-scope qui voit loin : nous y examinerons les fondamentaux du budget Macron-Lecornu: et si l’IA pouvait résoudre le problème insoluble de la dette ? Nous décrypterons une distinction essentielle entre « voler le fétiche » - la cause véritable de la violence débridée des gamins du 17 octobre -, et « une étrange nuée de mouches qui vole la recette » - une horde qui, armée de sa seule plume, fait s’autodétruire la France de Macron, celle des institutions autoritaires, dépassées.
Nul doute que l’immense Natacha Polony — ego surdimensionné, dernière déclarée (et pourquoi pas élue en mai prochain ?) — saura nous sauver de l’économie-naufrage. Les plus fêlés peuvent financer sa glorieuse campagne et voter en mai deux fois pour elle afin qu’elle nous sauve du Titanic.
David Jamet — Signé Furax, résistant de la plume, encore vivant malgré les algorithmes — david@canard-dechaine.fr
Le Big Short (2008). Au milieu des années 2000, les banques américaines transforment des montagnes de crédits immobiliers pourris — les subprimes accordés à des ménages insolvables — en produits financiers notés « AAA », réputés sans risque. Presque tout le monde y croit. Presque : une poignée d’investisseurs marginaux, dont Michael Burry, comprennent que l’édifice est bâti sur du sable et parient contre lui, en misant sur son effondrement. En 2008, la bulle crève, le système s’écroule, et ces quelques francs-tireurs encaissent des fortunes sur la ruine générale. Adam McKay en a tiré un film jubilatoire, The Big Short (2015), que je vous recommande. Parier contre le consensus quand tout le monde applaudit : voilà le Big Short.





