Édito du Canard Furax #5
Le Canard remercie chaleureusement Donald Trump qui, comme chacun sait, se prend pour un Dieu artificiel surpuissant. Sa croyance délirante dans cette comédie cauchemardesque me rappelle celle du Dr Folamour. Mieux encore, il vient de rebaptiser son Dieu IA en « superintelligence ». Les empires qui la possèdent l’affirment : ils vont, selon Trump et Poutine maintenant alliés, gagner toutes les guerres. Le Canard, qui a l’art de l’inversion, vous propose sa loupe de Palmipède pour décrypter cette géopolitique de dingos : et si les puissants commettaient la « superconnerie » du siècle ?
Le voleur volé
Reprenons l’économie pour les nuls, version Canard — le meunier, le moulin, la farine (si vous débarquez, tout est dans le Canard #3 lisible ici). L’Amérique a cru voler la farine du monde entier : nos écrits, nos codes, nos visages, cinq mille ans de Valeur Intellectuelle aspirés dans ses data-centers pour en cuire son pain magique, sa superintelligence. Premier trimestre, actionnaires en extase. Puis elle a verrouillé la recette dans un coffre, breveté le four, et facturé le pain à la planète. L’idole serait désormais propriétaire, fermée, divine. Dix mille milliards de farine volée, cadenassée derrière un mot de passe.
Et voici le précieux grain de sable, celui du siècle : on ne cadenasse pas une idée. Pendant que l’éléphant comptait ses brevets, des mouches — l’une chinoise, l’autre iranienne — ramassaient les miettes tombées du moulin et en refaisaient de la farine. Librement. Gratuitement. Et sur des serveurs de pauvre qu’on place sous son escalier pour ne pas tout se faire voler par OpenAI ou Anthropic : n’importe quel auteur-petit insecte-passionné, doté d’un cerveau curieux comme celui de votre chroniqueur Palmimède, peut s’offrir son Mac-studio + modèle-chinois et l’entraîner sur son propre corpus satirique. Pour quoi faire ? Pour canarder les géants en imaginant un scénario où ils s’effondrent. Ce qui ne m’empêche pas d’écrire ce journal avec mon stylo plume d’abord parce que c’est un plaisir, et ensuite parce que ma recherche prouve que c’est infiniment meilleur pour mes vielles cellules grises.
Ainsi, l’open source et l’open weight sont la recette du pain divin, recopiée, forkée, améliorée, redistribuée sous le manteau à des millions d’exemplaires. Le voleur s’est fait braquer sa propre marchandise. Et par ses pires ennemis.
Voilà le numéro d’aujourd’hui, tout entier dans une seule image : l’empereur le mieux armé de l’Histoire s’est fait doubler par l’arme qu’il croyait tenir en laisse, et dont des mouches créatives se sont emparées. Le reste — la guerre d’Iran, le Grand Retournement de la finance mondiale, le crash du siècle — n’en est que la démonstration. Préparez-vous au pire avec le Canard: question de survie dans ce monde de dingos.
Géopolitique : le Grand Retournement, l’inversion du siècle
J’appelle Grand Retournement l’hypothèse de rupture — certains parlent de chaos du siècle — selon laquelle les instruments de captation de Trump et de ses géants finiront par se retourner contre eux ; car ces armes surpuissantes sont rapidement entre les mains des mouches qu’ils prétendaient déposséder.
Avec la main sur le cœur — un cœur épais comme un portefeuille d’oligarque — le nouvel empereur MAGA du monde résume sa doctrine : « Gagner la course à l’IA, c’est gagner la guerre : pas question de réguler. Make America Great Again. Fuck the planet, and fuck Europe. » Je traduis, pour vous rassurer, ce que dit le fond de sa doctrine : le président des États-Unis — ou demain son successeur — vient de déclarer une cyber-guerre techno-atomique mondiale, armé d’un feu d’une puissance 300 fois supérieure à Hiroshima (mon décryptage et mes sources, ici1). Vous en conviendrez, le voici armé d’une foi de maboul en sa machine de fin du monde. Le 26 février dernier, il lance son apocalypse contre l’Iran dont il veut effacer la civilisation. Comme les Américains ont de la suite dans leurs idées absurdes, Trump ou son successeur — par exemple un démocrate d’extrême centre, mais 300 fois plus jupitérien (autoritaire) que Macron — finira par crucifier l’Europe avec l’IA. Car, depuis Trump 1 (2016), ils nous détestent plus que tout. Qui ne voit pas que le vice-président Vance — comme ses oligarques favoris, Thiel et Musk — fait une fixation dangereuse, clairement pathologique, sur notre Europe fatiguée ?
La panique morale est à son comble chez les gens prétendument informés — ceux-là mêmes qui devraient flairer l’arnaque et qui gobent l’IApocalypse-300-fois-Hiroshima comme la vérole sur le bas clergé breton. Votre Volatile, lui, n’a qu’une idée fixe : ce grain de sable qui enraye la fin du monde annoncée. Avec ma loi d’inversion du pouvoir — militaire, politique, médiatique, institutionnel —, l’éléphant Trump sera humilié par les mouches iraniennes. Qu’on le célèbre ou qu’on le déteste, la première puissance mondiale continue de sombrer : son angoisse pétrolière a glissé d’Ormuz à Bab el-Mandeb, le pétrole est nerveux, les assureurs fébriles, et les Houthis encaissent un péage sans guichet.
Merci Donald ! Le Canard te supplie d’enchaîner tes dingueries : avec un tel allié, mon journal ne manquera jamais de munitions.
Voici en bonus un secret que je vous dévoile aujourd’hui. Mon petit doigt de palmipède, excellemment renseigné, me souffle que cette foirade militaire — qui tournera tôt ou tard à la catastrophe économique — réjouit déjà Xi Jinping. Il s’amuse comme un tigre repu. Car la puissance scientifique chinoise, celle de l’IA open source, n’y est pas pour rien. Quel rapport avec les drones iraniens et le beau concept de cybersécurité à la con, américaine ou française ? C’est que Xi-l’open-source va, avec son IA gratuite, savonner la planche de Donald-300-fois-Hiroshima. Preuve éclatante que ma loi d’inversion, quelle que soit la puissance en face, ne rate jamais — mais seulement pour le tigre qui sait jouer de l’éléphant.
Merci Xi !
Votre Canard, qui aiguise sa plume en s’intéressant à l’économie absurde de l’IA, se fixe donc cette noble mission : démolir en riant les fondamentaux de ce système économique de fous furieux, qui, phénomène bizarre, s’impose à toute entreprise et à ses actionnaires. Encore faut-il savoir le décrypter. N’est-ce pas, au fond, une question de survie pour demain ?
Vous conviendrez que votre Canard ne manque pas d’ambition avec ce Grand Retournement. L’histoire des guerres catastrophiques se faisant écho, mon scénario est une copie esthétiquement parfaite de celui du Docteur Folamour de Kubrick (1964) — votre journal satirique vous recommande ce chef-d’œuvre, synopsis ici2.
À ce degré de Trump-Yee-Haw-dinguerie, ne sentez-vous pas que notre croyance collective dans SA nouvelle bombe capable d’éradiquer l’espèce est franchement délirante ? Avec un milliard d’utilisateurs, l’IA est devenue universelle : tous les services secrets, toutes les armées, toutes les entreprises sont forcés de s’en servir et d’en acheter dans des proportions de cinglés. Les directeurs financiers — j’en connais un certain nombre des deux côtés de l’Atlantique — vivent l’enfer avec la course folle à l’IA, le n’importe quoi, quoi qu’il en coûte.
Mais pour quel résultat nos entreprises dépensent-elles des centaines de milliards ?
Ce postulat fort du Grand Retournement, cette loi d’inversion le prédit sans jamais se tromper — c’est son seul défaut. Cette technologie magique, qui devait nous rendre intelligents, nous rend cons à mourir dans un data-center ; ou pire, nous fait brader notre avenir dans l’ignorance la plus crasse. J’anticipe que plus une entreprise est grande, plus elle est bureaucratique et rigide, plus son gigantesque projet d’IA finira en catastrophe (ma preuve ici avec Accenture qui s’est lourdement plantée en bourse). Jusqu’ici, je n’ai pas été déçu, et ce côté barjo-suicidaire de nos grands patrons sans imagination m’amuse tellement que je compte bien, chers lecteurs, vous faire profiter de cette inépuisable source de superconnerie.
J’aime à penser que le grand Audiard des Tontons Flingueurs (1963), excité dans sa tombe par la folie de ce Dieu artificiel, pourrait revenir à la vie ; il remercierait nos grands patrons — qui jusqu’ici n’amusaient guère votre Canard préféré — de nous fournir autant de superconnerie sur laquelle aiguiser nos plumes et rire un peu.
Qui s’est emparé du nouvel art de la guerre ?
Les Iraniens, d’abord. Une mouche, une seule — mais une mouche qui a lu, avant Washington, ma loi d’inversion. Là où le Pentagone priait un oracle fermé à dix mille milliards, elle a pris le modèle libre, l’a bricolé dans un garage de Téhéran, et en a fait une nuée de drones-chevaux-de-Troie. Nul besoin de la bénédiction d’un géant : le poids du modèle tenait sur une clé USB. Et une clé, ça se copie.
Puis la Chine. Non plus une mouche : un petit milliard de mouches. Pékin a compris le premier que la vraie bombe n’était pas le modèle le plus gros, mais le modèle le plus libre — celui que tout le monde peut copier, donc que personne ne peut tuer. Pendant que la Silicon Valley vendait des abonnements à son Dieu, la Chine distribuait gratuitement des clones de ce Dieu à la terre entière, Sud global compris. Traduction en langue de Canard : l’Amérique a dépensé dix mille milliards pour bâtir une cathédrale payante ; la Chine a photocopié les plans et les a jetés par-dessus le mur. Devinez qui remplit ses églises ?
Car l’humiliation n’est pas que militaire — elle est scientifique, et c’est la plus cuisante. Trente ans durant, l’Amérique a mesuré la suprématie en téraflops, en milliards levés, en gigawatts cramés. Les mouches ont prouvé le contraire : à budget de mouche, on fait tomber un modèle d’éléphant. La farine ne vaut rien sans la main qui la pétrit — et la main créative, libre, affamée, n’habite plus la cathédrale : elle code dans le garage d’en face.
L’Éléphant fermé engendre la nuée qui l’attaque “librement”
Voilà comment une croyance grotesque en un Dieu artificiel, un agent de chaos-300-fois-Hiroshima, fait que le monde d’avant s’effondre de l’intérieur. L’Amérique est un éléphant qui vénère son Dieu machinique ; elle le finance à genoux, lui bâtit des temples climatisés dans le désert. Mais un dieu qu’on vénère est un dieu qu’on ne peut plus questionner — et un dieu unique est un unique point de défaillance. Coupez le courant du temple, le dieu meurt.
La nuée, elle, ne croit en rien. Elle n’adore pas l’outil : elle s’en sert, moins cher et plus méchamment. Elle n’a pas un Dieu, elle en a un million — interchangeables, copiables, impossibles à décapiter. Vous pouvez bombarder un data-center ; comment bombarde-t-on un fichier qui vit, à la même seconde, sur des millions d’ordinateurs portables et de drones ? L’éléphant a bâti une idole ; la nuée a fait du culte un logiciel libre. Entre les deux, le rapport de force est déjà inversé. Il ne reste qu’à le constater.
Et à ce petit jeu, plus l’éléphant se blinde, plus il ferme, plus il concentre sa superintelligence entre quelques mains de la Silicon-Maison-Blanche ou chinoise — plus il fabrique, en face, la nuée qui le pulvérisera. Quand l’éléphant, rendu fou par l’arrogance, frappe fort pour prouver sa toute-puissance, il fait exactement ce que la nuée attendait : il expose ses flancs. Plus il force, plus il s’ouvre : il croit pénétrer la place, il ne fait que s’exhiber, flancs béants, offert à la prochaine attaque. La souveraineté de l’éléphant devient, de facto, une sécurité fracassée et une souveraineté à la con. Chaque coup de trompe ouvre une faille — et chaque faille est une porte pour la nuée vengeresse.
Le parallèle, vous le connaissez. Louis XVI, sonné par un essaim de mouches en bonnet phrygien qui viennent de prendre la Bastille, ne comprend rien à la révolution en marche : il montera à l’échafaud quatre ans plus tard, aveuglé par sa suffisance. Rome, avant lui, est morte de la même hubris. Simplement, cette fois, les mouches codent en Python — et de plus en plus vite avec les très puissants modèles open source chinois.
Et l’éléphant, dans tout ça ? Il tweete. Il hurle sa victoire messianique, chevauche sa bombe IAtomique, chapeau de cow-boy au vent, persuadé d’être Dieu et le pape confondus. Toute cette virilité de parade pour un empire qui, au moment de conclure, se découvre la flamberge molle : la superintelligence lui promettait l’invincibilité, elle le rend surtout impuissant — grand corps bandé vers le ciel, incapable de frapper autre chose que le vide. Il ne descendra pas de sa monture : c’est l’ennui, quand on chevauche sa propre apocalypse — on ne choisit pas l’arrêt. Le Canard peut alors parier, sans trembler, sur la toute prochaine foirade de Trump aux bideterms — pardon, aux midterms, qui auront lieu le 3 novembre (mon billet prospectif, ici3).
La mouche, elle, n’a qu’à attendre, posée sur le mur. Puis pénétrer la forteresse numérique de l’éléphant, tel un minuscule pirate très motivé. Et siffler, siffler, siffler jusqu’à le rendre fou. Quelle est, selon vous, la Valeur Intellectuelle future de celui qui fait chuter un géant ?
Qui gagne et qui perd dans le Big Short ? Lisez le Canard
Avertissement de la maison : le Canard ne donne jamais de conseil boursier — seulement de l’humour, offert gratuitement, et l’espoir insensé de voir un jour ces dieux de silicium dévisser comme les banques de 2008, le jour où un essaim de mouches créatives, à la Michael Burry, pariera contre eux à la baisse. J’écris, sous forme satirique, un scénario vraisemblable : un Big Short, fomenté par les artistes, qui pousse les éléphants de l’IA à chuter brutalement en bourse.
Mon feeling de Palmipède me dit que ce naufrage annoncé de la finance mondiale — que je ne peux m’empêcher de comparer à celui d’un Titanic pris dans un tsunami — sera mon prochain (gros) pavé dans l’océan glacée du Canard #6. Mon nouveau plaisir ? Démolir en riant les fondamentaux catastrophiques de la finance mondiale et des marchés pris dans le tsunami absurde de l’IA. D’ici là, accrochez-vous au bastingage : chaque mercredi, votre canot de sauvetage gratuit vous attend en 8 minutes de lecture. Qui dit mieux ?
David Jamet — Signé Furax, résistant de la plume, encore vivant malgré les algorithmes — david@canard-dechaine.fr
P.-S. Mercredi prochain, en bonus, vous aurez le droit à mon (petit) pavé dans la mare de l’édition et de son Prix Goncourt, qui découvre à son tour les effets tordus de l’IA, avec l’affaire Thélysson Orélien.
P.P.S. Le Canard décline toute responsabilité si l’éléphant, lisant ces lignes, se met à courir après les mouches. Il est recommandé de ne pas se tenir entre les deux — ni dans le garage d’en face.
Vous pouvez découvrir, dans ces deux publications, le Canard #1 et le Canard #2, mon décryptage sérieux, et les chiffres clés de la guerre de Trump et de son cartel d’oligarques. L’IA affiche une puissance investie dans l’infrastructure (cumul depuis l’essor d’internet) de 10 000 milliards de dollars — soit, en dollars constants, plus de 300 fois le coût du programme qui produisit Little Boy, la bombe d’Hiroshima.
Voici le scénario imaginé par Kubrick pour son chef-d’œuvre, Docteur Folamour (1964). Un général américain paranoïaque, Jack D. Ripper, lance une attaque nucléaire contre l’URSS, convaincu que les communistes empoisonnent les « fluides corporels » des Américains, et bloque tout rappel. Au Pentagone, le président Muffley tente d’empêcher la catastrophe pendant que militaires et conseillers rivalisent d’aveuglement. Mais une « machine apocalyptique » soviétique déclenchera une contamination mondiale à la moindre frappe — arme de dissuasion gardée secrète, donc absurde. Le code de rappel est retrouvé trop tard : un bombardier endommagé poursuit sa mission, le major Kong chevauche sa bombe jusqu’au sol, et le scénario de fin du monde s’accomplit.
Les midterms sont les élections de mi-mandat : 435 sièges à la Chambre, 35 au Sénat. Les démocrates visent une chambre, voire les deux, pour bloquer des lois et renforcer les enquêtes. Avec l’inflation et l’humiliation d’une guerre d’Iran que Trump avait pourtant promis d’éviter, la défaite risque d’être cuisante.




