Édito #4
Depuis l’irruption de ChatGPT (2022), l’IA est utilisée par plus d’un milliard de personnes: elle devient donc universelle, qu’on le veuille ou non. Alors, comme l’auteur Kubrick jouant avec son personnage d’ancien nazi Dr Folamour (1963), comme l’écrivain subtil et informé Ted Gioia dans cet essai, j’enquête aujourd’hui sur la croyance délirante en ce Dieu artificiel qui envahit le monde. Or il faut se faire à l’idée que cette technologie est 300 fois plus puissante que la bombe d’Hiroshima (lisez ici mon décryptage dans le Canard #1).
D’où ma confession d’aujourd’hui: j’avoue que cette fameuse IApocalypse me fait parfois plus peur qu’un conflit atomique, mais que je préfère en faire la satire pour vous détendre dans ce Canard loufoque. Qu’en pensez-vous comme lecteur ?
Je vous fais cette confidence d’amoureux de la plume: j’aime Pierre Dac et sa prose de non-sens, son art de l’antiphrase, de l’absurde, de l’inversion. Ma loi d’inversion du pouvoir des éléphants, des géants de l’IA, en est la preuve vivante. Elle ne rate jamais. Dac, ce poète courageux, n’avait pas peur du pire éléphant de l’histoire en créant, en 1938, son journal loufoque, L’Os à Moelle. Mon Canard doit beaucoup à cet auteur qui osait, avec sa plume mordante, dévorer des chemises brunes au petit déjeuner. Et vous connaissez mon appétit pour les extrêmes politiques: je les aime tellement que j’en dévore un différent toute les trois semaines pour vous distraire. Aujourd’hui, il est temps de savourer mon second 2027-scope des présidentielles !
Je remercie chaleureusement mes confrères Alexandre Berteau et Antton Rouget, de Mediapart, pour la plus belle étrenne de la rentrée : une mine déposée, avec un soin d’artificier, sous le podium de notre glorieuse élection, celui où l’éléphant frontiste a toutes les chances de trôner le 2 mai 2027. Ils ouvrent une petite faille dans le blindage éléphantesque: votre Canard préféré enquête, s’y engouffre avec espoir ! Car une seule chose est certaine pour 2027 : les trois extrêmes — droite, centre, gauche — rêvent chacun, en secret, de verrouiller le scrutin avec la puissance fantasmagorique de l’IA. Ça va faire le job: Trump a déjà englouti 10 000 milliards dans cette daube algorithmique que nous gobons tous sur les réseaux sociaux, merci Donald ! Avec lui et son IA magique, bye bye la démocratie, bonjour l’IApocalypse !
Vous aimez les décryptages du Canard Furax ? Abonnez-vous : mes enquêtes sont gratuites, et elles mordent. Pour faire bonne mesure, j’attaque aujourd’hui chaque extrême avec mon arme: ma loi d’inversion. Sans me vanter, vous lisez un Canard intrinsèquement révolutionnaire par sa seule loufoquerie. Partagez-le !
Rien n’excite davantage mon esprit combatif de Volatil irrévérencieux qu’une élection IApocalyptique où une technologie magique promet de bourrer trois crânes à la fois — droite façon Le Pen, centre de Super-surveillance façon Lecornu, gauche ultra-autoritaire façon Mélenchon — et où le premier pétard part tout seul, avant le coup d’envoi, du côté le plus explosif du plateau.
Car je vous fais une confidence : cette campagne me ravit d’avance. À la droite de Dieu, une propagande si tendre, si familiale, qu’elle me va droit au cœur. Songez à cette belle continuité : un parti fondé en 1972 par deux anciens de la Waffen-SS, biberonné à l’antisémitisme d’un père plusieurs fois condamné pour cela, dédiabolisé par la fille avec un talent de maquilleuse, et couronné aujourd’hui par un dauphin qu’on dit, jeune homme, sensible au charme de Soral. Quel sens de la tradition ! Le Canard, sentimental, en a la plume humide.
Et voilà que Mediapart vient salir la fête avec des archives. Vieux réflexe archaïque : la preuve écrite. À l’heure où l’IA fabrique à la chaîne visages, voix et repentirs synthétiques, ces messieurs exhument encore de vrais messages, datés et recoupés. Bardella crie au « faux grossier », à la « barbouzerie », dégaine l’avocat. Marine Le Pen, menaçante, lance que les journalistes de Mediapart feraient bien d’enfiler leur costard en Kevlar1. Le journal maintient. Rien n’est jugé. Le Canard note simplement que la respectabilité, c’est comme le maquillage waterproof des publicités : ça tient, ça tient, ça tient — jusqu’à la première larme.
L’IA ne saura jamais fabriquer un vrai passé
Mais le plus beau n’est pas la bombe. C’est la mèche. Personne ne sait encore qui est le traître qui l’a vendue à Mediapart. Un parti qui a passé un demi-siècle à concentrer la discipline, le contrôle et la ligne finit par fabriquer, dans ses propres rangs, les petites mains qui rêvent de tout faire sauter. C’est l’histoire de la bombe, de la mèche, et de l’éléphant frontiste qui se croit dératiseur.
Avec l’IA, le RN rêve de nous bourrer le crâne pour conquérir l’Élysée. Son Dieu artificiel, c’est sa foi qu’une machine à démentis synthétiques lui permettra de dé-écrire son passé. Sauf que la loi d’inversion le punit précisément là : l’IA ne saura jamais fabriquer un vrai passé. Et si un grain de sable venait enrayer la machine à gagner frontiste ?
Voici ma loi, celle qui ne rate jamais : plus un pouvoir se blinde, plus il fabrique les mouches qui l’abattront — et les plus venimeuses nichent à l’intérieur du blindage. Parce qu’elles sont créatives, elles s’infiltrent dans les failles de l’éléphant et le rendent assez fou pour multiplier les erreurs. Vous en voulez la démonstration dans un autre registre ? Lisez comment l’éléphant hollywoodien descend aux enfers : Hollywood: grand braquage, croyance délirante en un Dieu artificiel, loi d’inversion du pouvoir (#3).
L’éléphant frontiste, lui, se rêvait dératiseur ; le voilà qui cherche la taupe sous son propre plancher, la lampe torche tremblante.
Marine Le Pen va écraser le game, dit-on dans les grands médias. Sans doute. Sauf si une mèche lente, au cyanure maison, continue de brûler dans les sous-sols du glorieux parti. Il n’y a pas plus inflammable qu’une famille qui se déteste en souriant devant les caméras.
Vous voulez de ce monde ? Moi non. Mais je ne raterais cette bataille épique pour rien au monde.
2027-scope — une élection gagnée par le Dieu artificiel
Bienvenue dans le zodiaque loufoque de la présidentielle 2027, où le Canard lit, dans le marc de café des sondages et des fuites, l’avenir de nos trois extrêmes. Disons-le net : l’élection sera la première entièrement IApocalyptique, dominée par une croyance délirante en un Dieu artificiel — un bourrage de crâne qui répand sa haine algorithmique fétide mais efficace. Et le Canard n’est pas seul à le dire : Ted Gioia (The Honest Broker), auteur farouchement indépendant, sixième média culturel américain à lui tout seul, consacre son essai de la semaine à cette maladie mondiale:
Qui va perdre les deux guerres du Dieu IA ?
Toutes nos entreprises vénèrent désormais le Dieu IA et le profit. Leur guerre à la jeunesse consiste à décupler leurs marges en automatisant les emplois dans les data-centers. En conséquence l’IApocalypse sociale va faire rage pour deux quinquennats au moins. Le Canard n’a pas besoin de regarder BFM, d’écouter Mélanchon, Lecornu, ou Le Pen pour comprendre pourquoi notre jeunesse s’insurge dans la rue contre les institutions au pouvoir politique, éducatif, financier, médiatique…. Les-dites institutions d’immobilisme font tout pour faire enrager un peu plus les jeunes mouches boutonneuses. Or le pouvoir blinde, plus les poulets perdent leurs nerfs, plus les jeunes se rebelleront. Mais la jeunesse n’est-elle pas l’avenir de l’espèce humaine ? NON, jugent les trois camps de la haine extrême de l’autre qui misent sur l’IA pour tout vérouiller. Macron et Lecornu envoient plus de poulets, puis hurlent, menaçants: “Vous les jeunes n’avez aucun avenir, puisque les data-centers brûlent votre futur pour créer plus de milliardaires de l’IA ! Marchez au pas !”. Pas de doute, ça va les calmer.
À l’occasion de la visite papale, le Canard vous révèle une histoire restée secrète. Mélenchon, Bardella et Lecornu arrachent une audience privée au Saint-Père en visite à Paris pour lui réclamer des miracles. Lecornu tend d’abord son Budget 2027 et son abîme de dette : « Faites passer mon budget, annulez la dette. » Silence. Bardella tend la longue liste des propos que Mediapart lui prête : « Pouvez-vous tout effacer ? » Silence encore. Mélenchon, qui sait que les deux autres utilisent l’IA pour verrouiller le scrutin, supplie : « Apprenez-moi l’IA magique ! » Selon mes sources, le Souverain pontife, qui pourtant ne jure jamais, les a foutus dehors d’un coup de pied au cul : « Avec votre Dieu artificiel, vous méritez l’enfer ! ».
Comme quoi, le pape rentre en guerre contre la Super connerie - pardon, la Super intelligence générée par l’IA: il est l’allié du Canard. Et si ce dernier — armé de votre soutien, chers lecteurs, saisissait cette chance de résistance divine ?
Revenons à l’actualité. Cette semaine, le premier coup n’est pas venu d’une machine, mais d’un tiroir. Le 28 septembre, Mediapart publie une enquête tirée de conversations privées de 2013-2015, qu’elle dit avoir authentifiées et recoupées : on y prêterait au jeune Bardella des propos antisémites et complotistes, toute la quincaillerie soralienne des années 2010. L’intéressé conteste, parle de faux, annonce des poursuites ; le journal maintient. Disons les choses comme le Canard les aime : proprement. Ce sont des accusations graves, assumées par un journal, ni reconnues par l’intéressé ni tranchées par un juge. Le Canard ne condamne pas ; il déguste l’ironie.
Car toute la stratégie du glorieux parti tient en un mot de maquilleur : dédiabolisation. « Jugez-nous sur aujourd’hui », répète-t-on la main sur le cœur. Sauf que les écrits allégués visent précisément le visage choisi pour incarner cet aujourd’hui, le futur locataire putatif de Matignon. Le Canard y voit une farce de vaudeville : le monsieur engagé pour repeindre la façade est soupçonné d’avoir gardé, au grenier, les pots de l’ancienne peinture. Économie pour les nuls, version Canard : quand ton produit d’appel, c’est la respectabilité, tu ne peux pas te permettre un rappel produit en vitrine.
Mais la vraie gourmandise est ailleurs. Selon Franceinfo, des bardellistes murmurent que la fuite viendrait d’un peu trop près du trône — de l’entourage même de la patronne. Traduction en langue de Canard : dans la maison qui se pose en rempart de l’ordre, on se demande tout haut qui, à l’étage au-dessus, a ouvert la fenêtre. L’unité devant les caméras, la chasse aux taupes dans l’escalier de service.
Mon espoir: ma loi d’inversion, une fois de plus
Vous connaissez ma rengaine pour vous redonner le moral : plus un pouvoir se blinde, plus il fabrique les mouches qui l’abattront. Le RN en offre une démonstration de manuel. Un demi-siècle de verrouillage, de ligne tenue au cordeau, de com millimétrée — et le voilà rattrapé non par la gauche, non par les médias qu’il exècre, mais par sa propre archive et, peut-être, par ses propres fidèles. L’éléphant frontiste découvre que la discipline de fer, ça rouille, et que la rouille vient toujours de l’intérieur.
Cerise IApocalyptique : dans une campagne où tout sera synthétique — l’émotion, l’ennemi, le remords —, la seule chose que l’IA ne saura jamais fabriquer, c’est un vrai passé. On peut cloner une voix, générer un démenti larmoyant, inventer un adversaire de toutes pièces. On ne peut pas dé-écrire ce qu’une main a réellement tapé, un soir de 2014. La trace incarnée résiste à la machine — au grand dam de ceux qui rêvaient, eux aussi, d’un petit reset de mémoire.
Aux deux autres extrêmes : patience
Le zodiaque tourne. Au centre, l’extrême du vide façon Manu-tchao : gouverner sans majorité, nommer des Premiers ministres jetables, promettre la rigueur et les cadeaux dans la même phrase. À gauche, l’extrême de la division : cette passion française de perdre à trois ce qu’on aurait pu perdre à un. Chacun aura son thème astral, une semaine sur trois. Ce mercredi, c’était la droite très, très à droite — à droite de Dieu même — qui vise le paradis élyséen, quand il semble au Canard qu’avec la crise de la dette, ce Palais doré sera surtout le piège de l’impuissance.
Le Canard tient ses comptes de la croyance délirante
Vous débarquez ? Rattrapage express. En trois numéros, le Canard n’a pas émis une « opinion » : il a énoncé une loi, et l’a vérifiée trois fois sous vos yeux.
Canard #2, Trump. L’éléphant le plus armé de l’histoire, qui promettait d’« effacer l’Iran d’un revers de main », se fait humilier par un essaim de drones à prix de solde. La loi n’a pas raté. La croyance débile en Dieu artificiel explose à la figure de l’éléphant qui se fait hara-kiri en criant qu’il a gagné sa guerre messianique.
Canard #3, Hollywood. L’industrie qui vole ses auteurs et brûle cinq mille ans d’écrit se fait doubler par un gamin de 26 ans et son film2 qui rapporte 400 millions. La loi n’a pas raté. À nouveau, avec la croyance stupide dans leur Dieu machinique, Hollywood ET Netflix s’effondrent. Conséquence: ce supplice japonais délicieux des géants qui se font hara-kiri va continuer. Quittez les navires qui sombrent !
Canard #4, le glorieux parti. Un demi-siècle à tout verrouiller, et le voilà trahi non par la gauche, non par les médias qu’il exècre, mais par sa propre archive — et, peut-être, par sa propre maison. La loi, encore, ne rate pas. Alors, je prie avec le pape pour que le RN se tire dans le pied avec sa croyance délirante…
Trois éléphants, une seule farine. Mes trois dogmes : le grand braquage (ils volent votre Valeur Intellectuelle), la croyance délirante en un Dieu artificiel (ils prient la machine qui les ruine), la loi d’inversion (elle les ramasse à la petite cuillère).
La suite ? Le zodiaque tourne. #5 : les mid-terms américaines — qui va se prendre le plus beau râteau de novembre ? Puis le centre du vide, la gauche de la division, et une édition qui se prépare, elle aussi, à mourir de sa propre bouillie.
Le Canard ne vend pas de conseil boursier. Juste une certitude, offerte : l’éléphant a les milliards, la mouche a l’imagination. Devinez qui manque de farine ? C’est gratuit. Et ça mord.
David Jamet — Signé Furax, résistant de la plume, encore vivant malgré les algorithmes — david@canard-dechaine.fr
P.-S. Le Canard ne juge personne : il attend le juge, comme tout le monde, avec du pop-corn. Il décline en revanche toute responsabilité si, dans le glorieux parti, l’éléphant se met à courir après ses propres mouches. Il est recommandé de ne pas se tenir entre les deux — ni dans l’escalier de service.
Déclaration de Marine Le Pen datée du 29 septembre.
Le premier film de Curry Barker s’appelle Obsession. Son résultat en 2026 : plus de 400 millions de dollars au box-office mondial, près de cent fois la mise. L’un des films les plus rentables de l’histoire, relativement à son coût. Lisez mon décryptage dans le Canard #3, où je décrypte pourquoi je suis certain que cela va se reproduire dans le futur, et dans tous les arts. Pourquoi, en conséquence, les éléphants industriels font s’effondrer si ils ne changent pas (le plus probable).




