Édito du Canard Furax #3
Le braquage suicidaire, par les industries culturelles elles-mêmes (Cinéma, Édition, Musique,…) se raconte avec cette histoire simple: celui qui vole la farine du meunier et brûle le moulin par-dessus le marché n’a de comptes à rendre à personne — surtout pas au meunier. C’est de l’économie pour les nuls, version Canard. Car au bout de cette histoire, il y a d’un côté une croyance délirante en un Dieu artificiel qui dévore nos jobs en les automatisant dans les data-centers; et de l’autre ma loi d’inversion du pouvoir des éléphants-géants qui ne rate jamais. Voulez-vous parier avec ce Canard que ces deux phénomènes, par essence chaotiques, vont donner forme à la décennie qui vient ?
Voici l’histoire: un boulanger-éléphant veut faire fortune. Il vole la farine du meunier, sans payer. Puis, pour doubler sa marge, il brûle le moulin. Premier trimestre prodigieux : zéro facture, actionnaires en extase. Deuxième trimestre, plus de farine. Séminaire stratégique : « Comment innover dans le pain sans blé ? » Un consultant propose du pain fait avec des miettes de pain. Troisième trimestre, on mange des miettes de miettes. Au quatrième, le boulanger dépose le bilan et accuse la farine.
Un élève de terminale, spécialité SES, vous dirait que c’est stupide et suicidaire : on ne cannibalise pas sa propre chaîne d’approvisionnement. C’est pourtant le business plan qu’adoptent, main dans la main, Microsoft-le-Crimosoft, Hollywood-l’arnaqueur, Netflix-qui-capture-l’audience, Disney qui en fait autant, et, à la traîne, nos champions nationaux de l’audience façon Bolloré. Le meunier, c’est l’auteur. Le moulin, ce sont cinq mille ans d’écrit — romans, pièces, scénarios, tout ce que le cinéma adapte depuis qu’il existe. La farine, c’est votre Valeur Intellectuelle.
Le Canard remercie donc les géants du cinéma pour cette audace inouïe : être à la fois le voleur et le suicidé, le pyromane chargé de veiller sur la bibliothèque qui brûle. Le 10 mai 1933, Goebbels faisait brûler des livres sur une place de Berlin. Il lui fallait des bûchers, des étudiants en uniforme, des allumettes. Quel archaïsme ! Aujourd’hui, on ne brûle plus les livres : on les aspire, on les digère, et des data-centers grouillant d’agents d’IA, les recrachent en bouillie tiède. L’autodafé est devenu un abonnement mensuel. C’est le progrès.
Heine l’avait écrit un siècle plus tôt : là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes. La Silicon-Hollywood a trouvé plus propre : on ne brûle pas les auteurs, on les laisse s’éteindre. Leurs revenus fondent, leurs droits s’évaporent, on clone leurs voix, leurs scénarios « inspirent » la machine devenue folle. Ni fumée, ni cri, ni plainte recevable. Le crime parfait, sans cadavre — puisque le cadavre continue de payer son abonnement.
Voilà l’industrie qui se dit « culturelle ». Elle a inventé le hara-kiri à crédit : elle s’ouvre le ventre, mais demande à l’auteur de tenir le sabre et de payer le tatami.
Vous voulez de ce monde ? Moi non. Alors ce mercredi, le Canard enquête : comment une industrie vieille de cent vingt ans organise, trimestre après trimestre, son propre suicide — et pourquoi une nué de mouches créatives va la dévorer, dans une révolution inédite de son processus créatif et de sa Valeur Intellectuelle — qu’elle garde pour l’augmenter considérablement. Asseyez-vous. C’est gratuit. Et ça mord.
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Pavé dans la mare — l’enquête : comment l’industrie se fait hara-kiri en croyant en un Dieu artificiel
Ne croyez pas que le Canard soit seul à le dire. D’un coté, un auteur farouchement indépendant comme je les aime, Ted Gioia (The Honest Broker) - qui est le sixième média culturel américain à lui tout seul avec pas loin de 300 000 abonnés, publie cette semaine cet essai sur la folie d’Anthropic et de son IPO délirante:
De l’autre, un directeur de la science appliquée de Microsoft l’a écrit noir sur blanc dès janvier 2023, dans un mémo interne ressorti ce mois-ci d’un tribunal new-yorkais. Ce n’est pas le Canard qui l’invente : c’est le cambrioleur lui-même, assez stupide pour l’avoir noté dans son agenda:
Microsoft et braquage du siècle, la guerre messianique du Dieu Crimosoft est très artificielle
Les documents descellés le 17 septembre dans le procès du New York Times contre Microsoft et OpenAI regorgent de perles. Brent Hecht, directeur de la science appliquée maison, y prévenait, avant même que le Times ne porte plainte, que des millions de gens verraient bientôt l’aspiration de leur travail par les grands modèles comme un vol stupéfiant, d’une ampleur inédite. Peut-être, ajoutait-il, « le plus grand vol de travail de l’histoire humaine ».
Le reste est à l’avenant :
l’IA générative y est décrite comme « un produit qui détruit sa propre chaîne d’approvisionnement ».
Comme Microsoft croit dur comme fer, et nous avec ce géant, que l’IA est notre nouveau Dieu artificiel, qui peut douter que Microsoft mène en réalité contre nous une guerre messianique, uniquement pour s’enrichir ? En effet, l’IA à haute dose nous rend stupides, et très vite.
pour gagner le procès, il faudrait, selon le même auteur, tourner en ridicule l’idée même de fair use ;
un autre document reconnaît qu’il est « hautement inhabituel qu’un produit menace les fondations économiques de ses fournisseurs essentiels » — et que l’entreprise a elle-même créé cette situation ;
côté OpenAI, Nick Turley, patron de ChatGPT, parle en interne de « menace existentielle » pour les éditeurs.
Hecht a même donné un nom à la mécanique : le doom loop. Les réponses tièdes de l’IA font chuter le trafic vers les sites d’origine. Moins de clics, moins de revenus ; moins de revenus, moins de journalistes ; moins de journalistes, moins d’articles ; moins d’articles, moins de matière fraîche pour entraîner le modèle suivant. Le serpent se mord la queue — mais facture l’abonnement. Microsoft a depuis désavoué sa propre plume, réduite au « point de vue d’un seul employé ». Le seul, sans doute, à avoir dit la vérité.
Le cinéma : la chaîne la plus longue, la proie la plus grasse
Transposez au cinéma, et le Grand Braquage de l’IA, doublé d’un hara-kiri, devient limpide. La chaîne de valeur du cinéma est la plus longue du monde culturel : romancier, scénariste, dialoguiste, réalisateur, comédiens, voix de doublage, monteur, compositeur, exploitant de salle. Chaque maillon est un fournisseur, et l’IA les aspire tous — les romans qu’on adapte, les scripts qui circulent, les visages, les voix.
Car voila le grain de sable:
Les mouches ont déjà piqué. En 2023, scénaristes et comédiens d’Hollywood ont tenu des mois de grève, en grande partie contre ce pillage. En France, les comédiens de doublage ont lancé leur cri de guerre : « Touche pas à ma VF ». En 2025, un studio a présenté une « actrice » entièrement synthétique, Tilly Norwood : elle ne vieillit pas, ne négocie pas, ne fait jamais grève. Le rêve du producteur, le cauchemar du spectateur.
L’éléphant, lui, a choisi la schizophrénie comme stratégie. Disney et Universal traînent Midjourney en justice pour pillage de leurs personnages ; quelques mois plus tard, Disney investit dans OpenAI et lui prête les siens pour Sora. Traduction, en économie pour les nuls : le vol est un crime quand on le subit, et un partenariat quand on le signe.
Que devient un modèle nourri de ses propres productions ? Les chercheurs parlent d’effondrement du modèle. Le Canard préfère dire que les PDG du cinéma se font hara-kiri avec leur bouillie d’IA : ils tuent les auteurs auxquels ils doivent tout, et depuis cent vingt ans. Un cinéma fabriqué à partir de films générés à partir de films générés sera un cinéma de moins que rien, qui fait fuir les spectateurs. Netflix a déjà dressé nos yeux à l’algorithme ; l’IA achèvera le travail. Le film sera tiède, le spectateur zappera, l’abonnement sera résilié. En tuant l’auteur, l’industrie tue le désir. Et sans désir, plus de spectateur.
La révolution de Curry Barker
Voici la mouche qui devrait empêcher les éléphants de dormir. Curry Barker, 26 ans, ex-YouTubeur passé des sketches à la mise en scène de long métrage, écrit, réalise et monte lui-même son premier film, Obsession. Résultat, en 2026 : plus de 400 millions de dollars au box-office mondial pour un budget de 750 000 dollars. Près de cent fois la mise. L’un des films les plus rentables de l’histoire, relativement à son coût.
Et l’éléphant, dans tout ça ? Il a tenté de récupérer le magot : Focus Features (Universal) et Blumhouse ont racheté le film 14 millions de dollars après sa première à Toronto. Traduisez : la mouche a fabriqué le film pour 750 000 ; l’éléphant a payé quatorze millions rien que pour avoir le droit de le distribuer. Devinez qui, des deux, manque de farine ?
Ce n’est pas un coup de chance, c’est un signal — un canari dans la mine du cinéma fossilisé. Barker donne envie à des milliers de mouches de dire, comme lui, à Hollywood, à Netflix, à Disney, d’aller se faire voir. Le message aux cartels est limpide : vous êtes sclérosés, réfractaires au risque, et la contre-culture va tirer parti de votre fossilisation.
Qui sont ces mouches ? De minuscules équipes d’une à trois personnes, farouchement indépendantes, où l’auteur est aussi producteur, réalisateur et monteur. Elles ne refusent pas l’IA : armées d’une autre IA, plus créative et plus radicale, elles réinventent la notion de Valeur Intellectuelle et l’augmentent dans des proportions considérables. Pourquoi se rebellent-elles ? D’abord parce qu’on leur fait la guerre — on veut les éliminer et, en prime, on pille leurs idées. Ensuite parce que la machine bute sur ce qu’elle ne peut pas voler : l’expérience vécue, l’écriture incarnée, cette boucle intime où la main qui écrit transforme celui qui écrit. Plus l’éléphant produit de la bouillie, plus la singularité devient rare — et plus ce qui est rare et authentique prend de la valeur. La loi d’inversion paradoxale joue ici à plein.
Pourquoi les mouches garderont, enfin, leur Valeur Intellectuelle
Parce qu’elles posséderont leurs outils, leurs données et leur public, en direct, sans plateforme-péage. Ce n’est pas une utopie : elle plonge dans les plus belles pages de notre histoire.
Beaumarchais fonde en 1777 une société des auteurs pour qu’ils cessent d’être plumés par les théâtres. On lui doit la première loi sur la Valeur Intellectuelle des auteurs.
Balzac s’engage dans la Société des gens de lettres, rêvant que la Valeur Intellectuelle de la pensée appartienne, enfin, à celui qui l’a produite.
Chaplin, en 1919, fonde United Artists avec Griffith, Pickford et Fairbanks pour contrôler ses films. Un patron de studio aurait lâché : « Les fous ont pris l’asile. »
Kubrick s’installe en Angleterre, loin des studios, pour garder la main sur chaque plan.
Brétecher, autrice célèbre et farouchement indépendante avec ses Frustrés, s’auto-édite et dira pendant 30 ans (1975-2005) à l’éléphant Dargaud d’aller se faire voir.
Les mouches de demain sont leurs héritières : des fous qui reprennent l’asile, avec une autre IA en guise de clés. Les dix prochaines années verront renaître une culture indépendante d’une ampleur inédite — au Cinéma, mais aussi dans la Musique et dans l’Édition. Les vrais artistes quitteront les éléphants qui, se faisant hara-kiri, ne feront que sombrer. L’IA leur explose déjà à la figure. Le Canard ne manquera pas de donner prochainement son avis caustique sur l’édition: elle se voit déjà prise au piège de l’IApocalypse avec l’affaire Thélysson Orélien - C’était ça ou mourir. Je suis indulgent avec Orélien, car j’utilise l’IA pour mes recherches mais jamais pour vous écrire: je tiens à mon cerveau. À l’inverse, tout indique que l’édition va, comme le cinéma, continuer de de sombrer avec l’IA. J’imagine déjà le titre de ma diatribe: C’était ça ou écrire: l’édition peut mourir.
Avertissement de la maison : le Canard ne donne jamais de conseil boursier — seulement de l’humour, offert gratuitement, et l’espoir insensé de voir un jour ces géants dévisser comme les banques de 2008, le jour où une mouche à la Michael Burry — le seul à avoir parié juste dans The Big Short (2015) — pariera contre eux, à la baisse.
L’éléphant a les milliards. Les mouches ont l’imagination. Devinez qui manque de farine ? Devinez qui réussira à augmenter sa Valeur Intellectuelle dans des proportions considérables, enclenchant ainsi la seconde révolution créative de l’histoire moderne ? Conséquence: The Big Short des géants de l’IA, et de leurs grands clients (Cinéma, Édition,…) dont la valeur ne pourra que s’effondrer en bourse.
Nous y sommes: avec le sabre bien aiguisé de Crimosoft et des autres géants de l’IA, le Cinéma et l’Édition participent au plus Grand Braquage de l’histoire. In fine, ces industries se feront un hara-kiri qui n’en finira pas. Cela finira par un Big Short perpétré par une nuée de mouches. L’histoire est incroyable, qu’en pensez-vous ?
Avec ce scénario horrifique et absurde, le Canard pourra écrire un roman palpitant, une comédie cauchemardesque. Son journal caustique vous tiendra informé. D’ici là, suivez le guide artistique du Canard : avec courage et exigence, le rêve le plus fou de Beaumarchais, de Balzac, de Chaplin, de Kubrick, de Brétecher redevient possible. Devenez irremplaçable par une IA qui ne sera jamais créative de rien. C’est une révolution, une réinvention profonde de tous les arts, comparable à la Renaissance, la première révolution moderne. Entre 1450 et 1610, elle vit chaque processus créatif se réinventer par la seule force des artistes.
Vous voulez de ce monde ? Moi oui, celui-là.
David Jamet — Signé Furax, résistant de la plume, encore vivant malgré les algorithmes — david@canard-dechaine.fr
P.-S. Le Canard décline toute responsabilité si l’éléphant, lisant ces lignes, se met à courir après les mouches. Il est recommandé de ne pas se tenir entre les deux — ni dans la boutique.




